Christine Goémé. A dire parole

Pour nous tous, Dominique était une présence vive, mais elle portait aussi celle de Jean-Toussaint Desanti.
Et aujourd’hui particulièrement, nous ne pouvons penser à Dominique sans penser à Touky : elle le voulait ainsi.
Les Desanti incarnaient l’art de l’amitié....Une amitié peuplée d’animaux qui parlent comme dans les fables de la Fontaine.... Il y avait le léopard, et le renard, l’écureuil et l’ours, le chaton et le pinson, la chèvre loutre et la mangouste, le lièvre et le lama...., et je ne peux, bien entendu, nommer ici toute leur ménagerie féerique qui disait l’affection qu’ils nous portaient.
Dominique et Touky écrivaient. Ils aimaient la parole celle qui rappelle que nous sommes des animaux parlants, celle qui hisse l’animal au rang de l’homme. Ils savaient que le corps est lié à la langue et que cette langue, qui nous distingue, est portée par un corps animal. Ils savaient d’expérience que toucher au corps, c’est toucher à la langue, et que parler touche et atteint les corps.
Cette désignation, (véritable physiognomonie de l’esprit) qui faisait de chacun de nous une singularité dans l’amitié, mais qui nous classait aussi dans une autre catégorie avait des effets nombreux et très intéressants sur chacun d’entre nous :
Le fait d’appartenir à l’espèce humaine, dont nous savons depuis Buffon qu’elle est une seule et
même espèce, nous conduit trop souvent à refouler l’animal que nous sommes. Et à ne rien vouloir
savoir de l’immonde bestialité, brutale et meurtrière qui accompagne, chez les êtres apparemment les plus « civilisés », voir raffinés, le fait d’avoir un corps doué de langage.....Ils savaient que nombre
d’exterminateurs furent et sont, dans l’histoire passée et présente, des gens tout à fait délicats et cultivés.
Parce qu’ils furent et restèrent des Résistants, qu’elle était écrivain, et lui philosophe, les Desanti savaient à quel point, la bête que nous dénions en nous est criminelle......
Ils connaissaient le poids des mots appris à une époque, où certaines paroles perverses ou mal pensées, pouvaient avoir des conséquences mortelles. Or, cette époque où les mots peuvent tuer n’est jamais révolue dans l’Histoire.
En nous donnant le nom d’un gracieux animal, il s’agissait à l’aide d’une métamorphose de faire surgir en nous autre chose que la part bestiale de nous même. Ils transformaient ainsi la bête en animal parlant afin que nous ne dissociions jamais la parole de ses deux inséparables compagnes que sont la pensée et l’imagination.
Ces deux alchimistes- en nous renommant avec humour- transformaient le plomb du déni en or de la
langue, ...Ils ouvraient ainsi des possibilités.
Il y avait d’autres effets encore à ces étranges nominations : celui par exemple de créer une solidarité du vivant....et de nous rappeler que nous n’en sommes qu’une partie, ce qui donne la responsabilité de respecter de la vie. Les Desanti, qui savaient ce que sont les politiques criminelles, suggéraient avec une affection et une élégance inouïe, à leurs amis de penser cette solidarité.
Mais les effets de ces étranges nominations ne s’arrêtent pas là : il y a chez l’animal une souplesse
corporelle, un délié et une beauté, qui sont pour nous des modèles d’élégance qui nous obligent à tenir nos corps à la hauteur de la parole et à entretenir avec les autres, avec le vivant et avec l’univers, une politesse et une délicatesse exquises qui n’excluent néanmoins aucune contradiction ni aucun paradoxe.

Nous savons tous ici leur curiosité du monde : toutes les histoires les passionnaient.
Nous étions chacun, nous leurs amis, un élément indispensable de cette passion......
Et, puisque j’ai commencé sur La Fontaine, je reprendrai ses mots :
« Qu’un ami véritable est une douce chose »

La douceur et la force de l’amitié, que tu as portée pour vous deux depuis la mort de Touky, sont, chère Dominique, le plus beau des legs qu’on puisse recevoir de vous.

C’est pourquoi je m’engage ici et au nom de nous tous, qui t’aimons, chère Dominique, à entretenir ce qu’on peut appeler « l’esprit » Desanti....

.Adieu, le chat....

Christine Goémé