Jean Bedel. Deux chats traversent le XXe siècle. Une révolte contre l’inertie : les Desanti

Un vent glacial soufflait sur l’Allemagne en ruines. C’était en février 1946. Dominique Desanti portait une veste kaki un peu trop large, achetée à une correspondante de presse américaine. Elle travaillait alors pour Action, magazine communisant et également pour un quotidien Résistance-La Voix de Paris, issu de la clandestinité. J’étais pour ma part envoyé spécial de Libération (première manière). C’est au centre de presse de Baden-Baden, en zone d’occupation française, que nous nous sommes rencontrés, prélude d’une amitié de plus d’un demi-siècle.
Ses yeux brillèrent quand je lui dis que j’avais l’adresse de Martin Heidegger, le célèbre représentant de l’existentialisme allemand. « Ça m’intéresse, mais ça excitera surtout Touky, mon mari, qui est professeur de philo. Allons-y ensemble. »
C’est ainsi que sur les routes gelées nous sommes partis dénicher, dans sa villa de Fribourg-en-Brisgau, le grand homme fraîchement dénazifié.
Très méfiant, il savait que nous savions. Pour faire diversion, c’est lui qui posait les questions sur Sartre, Merleau-Ponty et l’existentialisme français.
Nous lui racontons, en forçant à peine le trait, que les jeunes Parisiens qui se réclamaient de l’existentialisme passaient le plus clair de leur nuit à danser le be-bop dans les caves de Saint-Germain-des-Prés… Il sursaute quand nous lui disons que c’est une espèce de mode… L’œil exorbité par la stupéfaction, il balbutie plusieurs fois : « une espèce de mode ! » Et il nous raccompagne en nous livrant avec consternation cette pensée philosophique : « Nul n’est responsable de ses disciples. »

Dominique et Touky s’étaient mariés à la veille de la guerre. Unis par un pacte de fidélité sans mensonges. Quand je les retrouvais dans leur perchoir de la rue Clauzel, un demi-siècle de vie commune n’avait pas altéré la sérénité de leur parfaite entente.
Pourquoi se nommaient-ils eux-mêmes “Les chats“ et pourquoi tous leurs amis proches les appelaient-ils ainsi ? Tout simplement parce qu’au cours de leur première rencontre, leurs doigts s’étaient entrecroisés voluptueusement dans l’épaisse fourrure d’un chat.

Dans Les Staliniens, une expérience politique, ouvrage édité par Fayard en 1975, Dominique Desanti explique dans quelles circonstances elle était entrée au parti communiste, et tous les tourments qui s’en suivirent. Après « l’illusion lyrique » prétendant annoncer l’apparition d’un nouveau type d’homme, après la guerre froide, après le dégel et autres péripéties idéologiques, après bien des coups de pied à l’amour-propre, au Congrès des partisans de la paix de Wroclaw en 1947, Dominique avait profondément souffert des propos d’Alexandre Fadeïev, président de la délégation des écrivains soviétiques, qui avait traité Jean Paul Sartre de « hyène dactylographique », et de « chacal muni d’un stylo ».
Dominique finit par renoncer, en 1956, à reprendre sa carte du parti communiste. L’entrée des chars russes à Budapest avait rendu impossible de jouer les prolongations.
De son côté, Jean-Toussaint dit « Touky » écrivait : « Pendant des années j’ai vécu la tête dans le sac. Ça va, c’est fini. Mais je ne peux pas faire que cela n’ait pas été. » (Le philosophe et les pouvoirs, Hachette 1976)

Bien qu’il fût avare de mots, Jean-Toussaint Desanti dégageait en quelques aphorismes une force de pensée communicative. « Il avait comme un sourire dans la voix », disait un de ses étudiants. Sa propre ironie le mettait en garde contre toute dérive verbale trop didactique : « La philosophie, se plaisait-il à dire, est un rêve de flambeur », titre d’un de ses derniers ouvrages paru chez Grasset en 1999). Philosopher c’était selon lui, « miser sur le tapis des questions auxquelles on espère une réponse, tout en sachant que le gain sera toujours nul. »
Depuis la parution de son premier ouvrage, Les Idéalités mathématiques (Le Seuil, 1968), le jeune professeur fut apprécié pour ses réflexions sur le temps et ses critiques sévères sur les méthodes d’enseignement universitaire. Ce que l’on sait moins, c’est le plaisir personnel immense qu’il prenait à lire dans le texte les œuvres de ses devanciers, les philosophes grecs. Et sa jouissance était bien plus grande encore s’il pratiquait ces lectures, à demi couché sur la toile d’un pédalo qu’il faisait tourner en rond, dans la baie d’Ajaccio. Touky était d’une force physique peu commune qu’il montrait parfois, en saisissant sur le rivage d’énormes pierres entre le pouce et l’index.
Dans son double métier de journaliste et de romancière, Dominique n’a jamais cessé de s’enrichir de la présence près d’elle, de celui qu’elle considérait, selon sa propre expression, comme l’homme de sa vie.

Juin 2012