Échange épistolaire entre Michel Fennetaux et Jean-Toussaint Desanti, paru dans la revue Césure N° 8, septembre 1995

La Transmission ou le réveil du corps des morts

Michel Fennetaux
à Jean-Toussaint Desanti

Paris le 11 janvier 1995

Bien cher Maître et ami,

Le téléphone à peine raccroché, que je prenais mes quartiers devant ma machine, tellement, bien que fort vaguement, me revenait, non pas précisément en mémoire, mais je dirais « en corps », le souvenir de ton plaisir à nous lire Aristote, c’est-à-dire, à nous faire entendre des mots derrière les mots, et d’autres mots encore derrière ceux-ci ; et ainsi de suite, jusqu’à un sol notionnel et poétique – ce que tu appelais, je crois, un champ pratique, ou praxique ? car il y était beaucoup question de praxis.
Et je crois pouvoir dire qu’ainsi restauré par l’ouverture vers l’archè , Aristote qui passait au départ pour ne pouvoir plus être qu’un vieux radoteur, sans la moindre saveur, retrouvait par ta bouche figure d’habitant d’un monde, tout à la fois nôtre et autre : en effet nous rencontrions l’habitant d’un monde autre, et par rapport auquel notre monde du même coup « prenait de l’altérité ».
Est-ce là le signe d’un authentique « transmettre » ? Dirais-tu que le « transmettre » est un « faire se rencontrer » qui est aussi un « ne pas pouvoir rencontrer » toujours maintenu à l’horizon, puisqu’on découvre sa propre « altérité » grâce à la restauration de l’altérité de l’autre ?
Quant à l’altérité de l’autre, est-ce seulement par rapport à nous qu’elle se constitue ? Ne la rencontres-tu pas également dans l’impossibilité de la restauration exhaustive – mais pour quelles raisons de structure ? – de la totalité des liens entre le texte et les divers champs praxiques qui y sont repérables ?
Toutes ces questions ne sont pas bonnes à prendre, car elles sont fort entachées de hâte et d’improvisation. Ce sont autant de pistes que je te propose ; mais je mise surtout sur les idées qu’une mise au travail va susciter en toi. Surtout accorde à ces idées priorité absolue.
Bien à toi,

Jean-Toussaint Desanti
à Michel Fennetaux

Paris, le 5 mai 1995

Mon cher Michel,

Tu me parles, en commençant, du plaisir que j’avais à vous lire Aristote, voici maintenant trente ans. Choser curieuse, dans la même phrase tu me dis que de m’avoir entendu au téléphone t’y a fait aussitôt penser. Pourtant, « au téléphone », il n’avait pas été question d’Aristote. Étrange « transmission », portée par un canal à ce point quotidien et de soi tout à fait neutre ! Il me faut donc penser que tu te trouvais toi-même, en posture, ce jour-là, d’entendre dans ma voix autre chose que ce qu’elle disait. D’autres voix, des voix d’autrefois (les vôtres mêlées à la mienne) venaient à ta rencontre, et comme tu le dis, te frappaient « en corps ». Et portées par elles toutes, une autre voix encore, celle d’Aristote que nous lisions, celle-ci depuis longtemps et pour toujours absente. Elle aussi, cependant, venait à ta rencontre et, comme tu le dis, te frappait « en corps » : « transmise » sans même avoir été nommée, reconnue et reconnue seulement dans un transfert de jouissance, lui-même tout juste rappelé « au téléphone », comme tu l’as dit. Ne penses-tu pas que l’étrangeté de la situation que tu évoques, rassemble les données du problème qui nous préoccupe et qui concerne la « transmission » ? Cette posture du corps, cette mise en attente d’un passé qui vient à la « rencontre », comme si, tout d’un coup, il lui arrivait de manquer à ce corps même, incomplet sans ce rappel. Comment ce qui n’est plus et ne peut en aucune façon être recommencé, exige-t-il de venir à notre rencontre ? D’où provient que cette exigence s’inscrive dans notre présent même, dans sa singularité charnelle, et en quelque manière en institue la jouissance, sans l’achever jamais ? Ce qui doit ici nous soucier, c’est la teneur « d’absent-présent » de ce que nous nommons « passé ». ces voix d’autrefois – d’Aristote ou de qui que ce soit d’autre – que nul n’entendra plus jamais « par corps », voici qu’elles exigent de « frapper » nos corps parlants, et de demeurer devant nous en attente. N’est-ce pas étrange ? Repérer et déterminer cette teneur « d’absence-présence » n’est pas chose facile. Il faut pourtant s’y essayer. Sinon nous ne pourrions rien dire de ce que nous nommons « transmission » : sauf à répéter qu’elle va de soi ; et de fait, il y a des bibliothèques, des manuscrits, des incunables des archives, des vestiges, des ruines, et l’on pourrait bien penser que les choses vont bien ainsi. Il n’y a qu’à y aller voir. Mais pourquoi ? Et à quoi le reconnaît-on ? Décidément, « il y a » est bien le mot le plus problématique et le plus inquiétant. Rien ne va jamais de soi.
Ainsi, il semblait aller de soi, en cde temps que tu rappelles, que nous avions affaire ensemble à un nommé « Aristote ». Nous avions sous les yeux un « texte » qui nous est parvenu sous son nom, selon des procédures d’identification jugées sûres et auxquelles nous faisions confiance (sans être pour autant en mesure de les vérifier toutes par nous-mêmes). Donc il y avait « de l’Aristote » entre nous. C’était une évidence massive et irrécusable, semblait-il. Mais qu’est-ce qui était « entre nous » ? Sur ce point il y a lieu de s’inquiéter.
J’ai beau me forcer pour donner à cela qui « était entre nous » quelque épaisseur substantielle de l’ordre de la « chose » qui demeure et sépare les corps parlants, tout autant qu’elle les concerne, en aucune façon je ne peux engager de démarche capable de me conduire vers une telle assurance. Toi-même me le suggères dans ta façon de parler : « des mots derrière des mots », as-tu dit, et derrière ces mots, quoi au juste ? quel lieu d’arrêt et de repos, de consistance « objective », qui puisse se faire reconnaître en ressort ultime et nous forcer à dire : « Voici ce qui est entre nous et le demeure » ? De quelque façon que je poursuive cette consistance, elle me fuit sans cesse, comme si cela que désigne le nom propre (« Aristote ») nous échappait dans un perpétuel excès, et pourtant demeurait pour nous dans sa fuite, en se dévoilant peu à peu (« des mots derrière des mots »).
C’est bien là le point qu’il nous faut tenter d’éclaircir. Le mieux me semble de réfléchir à ce qui a bien pu se passer « entre nous » en ce temps que tu as évoqué.
Cette année-là – ce devait être l’année universitaire 64/65 – c’était au Livre IV de la Physique d’Aristote que nous avions affaire. De votre part, cette « affaire » était ressentie comme une contrainte institutionnelle, une épreuve de grec obligatoire en ce temps et qu’il vous fallait subir. La majorité d’entre vous n’aviez pas appris de grec au lycée. Et pourtant il était nécessaire pour moi de vous faire entendre Aristote dans sa langue. Pour la traduction « mot-à-mot », un collègue helléniste s’en était chargé – si bien que cet aspect de contrainte n’était pas entre nous. Mais le grec d’Aristote, lui, y était, et j’avais à le reprendre pour vous le faire partager, espérant par là vous faire échapper à la contrainte, et la transformer en une « jouissance du texte », à la façon de quelqu’un qui emmènerait des amis voyager en des lieux qu’il aurait longtemps fréquentés. Ainsi, puisque dans ce cas l’espace de notre voyage était une langue, le grec, et que le paysage ne s’indiquait que depuis les mots de cette langue, accomplir le voyage ou même simplement le désirer, cela ne pouvait s’opérer et s’annoncer que depuis les traces écrites qu’ensemble, nous avions sous les yeux. Suivre ces traces et les déchiffrer peu à peu était notre première tâche.
Or toute « trace », si elle est visible, ouvre un double champ. L’un porte une indication d’accointances, l’autre une exigence d’écart. La « trace » ne se laisse repérer et n’exige d’être « déchiffrée » que dans la connexion, toujours mobile de ces deux champs. C’est bien cela qui paraît se passer lorsqu’un chasseur reconnaît, à l’aspect d’un taillis, qu’un sanglier a dû débouler dans la nuit. Il reste que le sanglier n’est pas là, et qu’il va falloir repérer au sol d’autres traces et les suivre pour le débusquer et le voir « par corps », comme disent les chasseurs – ce qui n’est pas garanti. Relativement à sa trace le sanglier est à la fois familier et absent. À tel point que les chasseurs qui, lorsqu’il est question de sanglier, opèrent généralement en groupe, pourront débattre sur ce sanglier invisible. Est-il mâle ou femelle ? Et chacun débattra selon son degré d’accointances avec une façon de faire typique du sanglier, qui, au-delà de tout débat, pourra demeurer introuvable, toujours en écart.
D’une certaine façon, c’était bien à une sorte de chasse à la trace que nous avions affaire en ce temps, sauf que les traces étaient les mots d’une langue ancienne ; et chacun avait à les suivre selon son degré d’accointances et la mesure de l’écart ouvert par leur usage.
Ces mots, nous les lisions : « topos », « chronos », « kinésis », « kénon ». Des mots de notre langue partagée – le français – leur correspondaient : « lieu », « temps », « mouvement », « vide » ; et d’autres mots, dans d’autres langues que la nôtre – le latin par exemple pouvaient être désignés comme leur correspondant. Il existe des listes (index ou lexiques) de telles correspondances. Vous aviez déjà une certaine expérience de ces rapports, puisque le texte de la PHYSIQUE IV vous avait déjà été traduit mot à mot par un helléniste des plus compétents. De toute façon, vous aviez déjà lu une version française de ce texte. Et d’ailleurs vous aviez sous les yeux un texte « bilingue ». Tout allait pour le mieux en somme, semblait-il. Il suffisait d’ajuster les « traductions » et de commenter, selon les exigences propres au nommé « Aristote », l’auteur désigné de la « Physique ». Oui. Il m’eût été possible d’ajouter encore à vos contraintes et de périr d’ennui avec vous. Je n’ai pu m’y résoudre. Et pourquoi ? Sans doute parce qu’il me paraissait essentiel de vous faire partager mon désir. Je dois l’avouer, je n’ai jamais su ce qu’avait bien pu penser le nommé « Aristote », et maintenant encore je ne le sais pas, bien que je pusse faire le récit de ses « doctrines », mais mon désir était et demeure, depuis ses mots, de chercher à le découvrir.
À y réfléchir maintenant je crois que je me trouvais devant vous dans une situation symétrique et opposée à celle de votre professeur de grec : j’avais à vous reconduire du français au grec, c’est-à-dire vers la façon grecque de penser ces équivalents » grecs des mots français (« nature », « mouvement », « lenteur », « rapidité », « temps », « lieu », etc.) qui vous étaient familiers.
Or le champ d’accointances que nous avions avec ces mots français et dans lesquels nous pouvions chercher à déterminer leur similitude était constitué de « couches » multiples, et non nécessairement homogènes bien que connexes. Soit par exemple le mot « mouvement » dont l’équivalent grec est « kinésis ». Tu m’accorderas que ce n’est pas dans le même domaine d’objets que se constitue le concept de mouvement et que s’éprouve l’expérience du « mouvoir ». Celle-ci s’indique en premier au voisinage du corps organique depuis l’écart de la « chose » qui lui résiste (« tirer », « pousser », « lancer », « maintenir », etc.). L’autre en revanche se déploie dans le domaine bien défini des « états de mouvements », d’un « mobile », domaine dont le « corps organique » est absent, comme tel, réduit à l’état d’un élément du domaine. Nous qui lisions Aristote nous disposions bien, chacun pour soi de notre propre corps ; depuis son site nous nous trouvions orientés relativement à son mode de présence et l’expression « mouvement » faisait signe vers ce site.
Mais nous disposions tout autant du concept de cet univers post-Galiléen, dans lequel nous avions été éduqués et nous étions, à des degrés divers, familiers des énoncés (les « lois de la mécanique ») propres à un tel univers. Il en résulte que lorsque nous prenions en compte « l’équivalence » qui nous était proposée (kinésis = mouvement), le « champ d’accointances » dans lequel nous devions mesurer la portée de l’équivalence, comportait au moins deux couches, en écart l’une relativement de l’autre : ce qui pouvait s’effectuer dans l’une ne pouvait pas, selon les mêmes modes, s’effectuer dans l’autre. Et pourtant les deux couches (et en disant « deux » je simplifie) se maintenaient dans leur teneur propre, sans pouvoir s’abolir jamais. Rappelle-toi ce que disait Spinoza de la positivité de l’imaginé. Nul ne peut faire autrement s’il est doué de la vue, que de voir le soleil au-dessus de sa tête, pas plus grand qu’une assiette, à vingt pas, fût-il le plus habile des géomètres.
Donc qu’est-ce qui était entre nous, ces jours où il nous fallait reconduire « mouvement » vers « kinésis » ?
Disons-le brutalement : rien d’autre que la réciprocité intra-historique de nos corps parlants. Et c’était bien ce qu’il y avait d’inquiétant. Car ce qui dans ce champ de réciprocité s’offrait depuis ces deux mots (« mouvement » - « kinésis ») faisait signe vers le corps parlant d’un mort : « kinésis » était sa trace. Réveiller entre nous le corps du mort, il nous fallait bien l’essayer, sous peine (ce qui st toujours possible) d’abandonner la « trace », de la laisser muette, et de renier notre désir.
Mais alors se pose la question : qu’est-ce ce qui peut manquer au champ présent de notre réciprocité pour qu’y germe le désir d’avoir à y réveiller le corps des morts ?
Et que peut-on énoncer concernant ce « corps » réveillé ?

Nous voici à notre point de départ, à la question que suggérait le début de ta lettre, lorsque tu t’es dit « frappé en corps » par le souvenir d’un discours ancien. Nous aussi, par quelque côté (mais lequel ?) nous étions « frappés en corps » par cet écart qui nous séparait du grec Aristote, nous forçait cependant à rechercher sa proximité.
Nous faut-il dire qu’en quelque « région » de notre expérience présente vivait encore l’exigence et le germe d’une telle proximité ? Peut-être. C’est bien dans cette « région » qu’il nous faut chercher : car sans doute, cela même qui signale l’écart annonce la proximité.
En me servant du mot « région » je commets certainement une faute. L’expression qui convient serait plutôt « couche profondément enfouie ». Mais comme il faudrait chercher à débusquer cette couche et entreprendre de la parcourir, le mot « région » s’est présenté pour la désigner puisque, quelle qu’elle soit, elle devra en quelque façon s’offrir et demeurer pour le parcours, à la manière d’un paysage.

Je suppose que tu n’attends pas de moi que je m’engage ici méthodiquement dans une telle recherche. Quelques remarques suffiront peut-être, dont j’espère qu’elles ne seront pas trop « en deçà » de tes questions.

1° – Ce qui demanderait à être examiné en premier, c’est la relation, que je tiens pour originellement circulaire, entre écart et proximité. Par exemple ce corps que nous disons nôtre et qui jamais ne se montre, dans le quotidien ordinaire, séparé de lui-même, au point de se manifester comme la marque de notre « être-soi-même » indéracinable, ce corps enfermé dans son enveloppe de peau, n’est un et intègre que dans son écart, et au sein de ses écarts. Quiconque touche sa propre peau co-appréhende un volume qu’il ne perçoit jamais, et qui ne se laisse pas étaler dans une « spatialité » lisse. Les psychologues d’autrefois ont décrit des « co-appréhensions » globales sous le nom de « cœnesthésie ».
Ressentir au présent les battements du cœur, les mouvements du souffle, ou même rien de tout cela, mais seulement cette présence en bloc, que la peau que l’on touche, dans son inébranlable proximité, désigne comme son au-delà intime, c’est bien saisir dans une proximité maximale (celle du « corps propre ») l’essentiel « être-en-écart » de ce corps même. Là où ne se signale pas cet « être-en-écart », nul corps ne se tient non plus pour présent. Ou du moins cette présence serait celle d’un fantôme sans épaisseur, et donc nullement appropriée. Tout cela pour suggérer que « l’être-soi-même » ,immédiat du corps s’annonce dans la relation circulaire de la proximité et de l’écart. Donc cette présence « immédiate » est toujours déjà médiée dans cette relation : elle est fondamentalement le déploiement toujours renouvelé de cette circularité.
Je ne peux pas m’attarder sur ce point. Soulignons seulement qu’il s’agit d’un « cas pur » de la relation « proximité-écart ». Puisqu’il y est fait abstraction de tout ce qui concerne l’autre, la parole, et l’histoire. Or un « cas pur » est toujours instructif en ceci qu’il peut être l’indication d’une structure générale, c’est-à-dire telle qu’on la retrouve sous des formes spécifiques, dans d’autres cas, plus compliqués, pour peu du moins que ces cas comportent, dans la forme d’expérience qui les manifeste, un « champ de présence » qui exige d’être pris en compte. Et notre cas (celui de la « transmission ») est bien de cette espèce, puisque ce à quoi nous avons affaire est un domaine de « traces » co-présentes.

2° – Nous disions plus haut que ce qui était « entre nous » n’était rien d’autre que « la réciprocité intra-historique de nos corps parlants ». Cette formulation était brutale. Elle contient en effet deux expressions problématiques : « réciprocité » et « intra-historique » – ce qui nous pose cette question : en quoi et sous quels modes cette réciprocité concerne-t-elle « un corps » et exige-t-elle de se déployer dans la forme d’une commune historicité, qui fait retour aux sites des corps (au champ en apparence immédiat, de leur co-présence en un monde commun) ?
Ce n’est pas à un problème seulement que nous avons affaire ici, mais à un enchaînement de problèmes dont les degrés de complication croissent à mesure que s’enrichissent les domaines de co-présence (et donc les formes de renvois circulaires) pour lesquels ils se posent.
Exemple d’un tel enchaînement dans la complication, et qui concerne ce qui apparemment est le plus immédiat : la « présence » du corps propre réduit, comme disait Husserl, à la seule et stricte « sphère d’appartenance ». Si tu t’astreins (ce qui est un exercice « phénoménologique » assez amusant) à n’effectuer que les actes d’objectivation que t’autorise ce genre de « réduction », que découvriras-tu ? D’abord que le « monde » ne se réduit pas à cela que ta peau limite et qui marque ton corps, l’enfermant en soi-même. Cet « être-soi-même » clos ne survit, comme tel, qu’ouvert vers l’autre selon les indications que donne cette même peau dont tu ne peux t’évader. L’être-en-écart du corps relativement à lui-même ( sa spatialité interne) et l’être-en-écart de ses sites de déplacements, de ses modes d’orientation, renvoient l’un vers l’autre circulairement et se font signe. Ainsi se constitue l’expérience du « se mouvoir » du corps propre, dans l’espace-en-écart des choses qui se meuvent et font obstacle, et cependant avec son espace interne ; non étalé, et qu’une peau renferme. La « complication » consisterait ici à saisir la forme de la relation de ce « dans » et de cet « avec », dans la constitution de la connexion de sites du corps mobile dans un espace un, à la fois celui des choses, proches et lointaines, et celui « interne » du corps « propre ». la question « compliquée » est en somme la suivante :

Que veut-dire « à la fois » dès lors qu’il me semble saisir immédiatement que « mon cœur » que je ne vois pas et l’arbre que je vois, dessinent à la fois l’espace où se délimite le site de mon corps ? Deux formes « d’être-en-écart » dans la proximité exigent ici d’être décomposées : mais leur mode de composition entraîne la détermination d’un domaine de composition, et donc d’une autre structure d’espace, plus riche et plus compliquée. Encore n’est-ce là qu’un degré relativement élémentaire de complication, puisqu’il y est fait abstraction du corps de l’autre, en tant qu’il concerne mon corps et s’adresse à lui, et plus généralement de toutes les déterminations anthropologiques, culturelles et historiques, livrées cependant elles aussi dans les formes naturelles et massives d’apparente immédiateté, comme l’était ce grec d’Aristote que nous avions à lire, cette année que tu me rappelles.
Mais même à ce degré « élémentaire » nous voyons se dégager dans sa forme, un germe de structure que nous allons découvrir à l’œuvre dans des cas plus complexes. C’est le déploiement en boucles signitives de tout champ de présence, fût-ce seulement celui qui s’ouvre à un corps propre. Tout « ici » y fait signe vers un « là-bas » qui se renoue à l’« ici » (au site du corps) dans une inversion nécessaire des « flèches » de renvoi. Que cette inversion nécessaire des « flèches » soit une nécessité veut dire qu’elle garantit l’unité du champ et maintient le caractère composable des flèches de renvoi. Une loi fondamentale de symétrie coordonne les voisinages du corps propre et les organise en « nature » primordiale, de telle sorte que toute orientation des choses relativement à l’ici d’un corps propre est tout autant dévoilée comme orientation des choses relativement à elles-mêmes, flèches de renvoi inversées cependant. C’est seulement ainsi que nous pourrons appréhender que « l’espace » des choses et celui du corps est un même espace, à un mode de composition des flèches de renvoi près. Ce que tu « appréhendes » depuis ton « ici » est bien là-bas et vient à ton corps depuis ce « là-bas ». Il en résulte que le site d’où tu vois, entends, te meus, etc., renvoie à un système de sites virtuels pour ton corps (des sites où il lui serait permis de se placer et d’où l’ici qui le situe présentement serait déterminé).
Tu soupçonnes bien ici que notre « exercice phénoménologique » (qui a consisté à suspendre tout acte de position d’objet impliquant quelque ouverture vers l’autre parlant) nous dévoile un domaine d’altérité qui présente les caractères d’une « nature ». Ce n’est pas une poussière chaotique de « sense data » qui s’offre ici, mais bien une structure spatio-temporelle, au sein de laquelle temporalité pour le « corps propre » et « spatialité » pour ce même corps s’unissent au même nœud. Telle est la forme de nécessité qui habite l’espace (et ici je prends ce mot en un sens très abstrait) des boucles signitives (au sens « élémentaire » du mot « signitif », c’est-à-dire abstraction faite de tout ordre symbolique, qui présuppose la prise en compte de l’autre parlant, qu’elle soit directe et immédiate, ou indirecte et médiate).
Pas davantage nous ne pouvons désigner ici un champ d’objets, posés par et pour un « sujet », et subsistants pour lui. Rien d’autre ne s’y désigne qu’un site primordial d’incarnation propre, pour lequel s’annonce le phénomène de sa mobilité dans la forme d’un déploiement tout à la fois originairement spatial et originairement temporel. Tu remarqueras cependant que bien qu’il n’y ait pas en ce cas de dualité sujet-objet, ce déploiement (depuis le site d’incarnation d’un corps) met originairement en œuvre la forme de relation de deux « morphologies » duales : forme qui règle à la fois le déplacement temporel et le déplacement de spatialité. Ici entre en jeu la loi de symétrie (ou d’invariance relative) dont je parlais à l’instant. Toute épreuve de ce domaine de naturalité ne peut se déployer que depuis le site déterminé d’un corps où s’annonce un champ de présence. Mais ce caractère de détermination ne se soutient chaque fois que de sa relation à sa structure duale (relativement au sens des flèches de renvoi).
Du fait de cette forme de relation, chacun peut faire l’épreuve que cette enveloppe de peau dont il ne peut s’évader n’enferme pas un fantôme. Cette enveloppe marque un site primordial et déterminé et, du même coup, un « maintenant » déterminé. En ce sens, la relation d’un corps à son site est toujours pleine, selon l’« ici » et le maintenant ». Qu’elle soit pleine veut dire que ce qui ferme (métaphoriquement, la « peau ») ouvre tout autant, portant la marque de l’altérité des choses et de l’altérité du temps (celui des choses, comme celui du « corps » lui-même). La « peau » porte toujours la marque d’un temps où ce corps qu’elle borne n’était pas tel, et celle d’un temps où il ne sera plus tel : et pourtant elle demeure dans son intégrité d’enveloppe, comme ce lieu où les flèches de renvoi signalent l’altérité et se composent, en inversant leur sens. C’est en ce sens que je peux dire de tout ici qu’il est l’« ici dual » d’un là-bas, de tout « maintenant » qu’il est le dual » d’un hier et d’un demain indéterminés. Mais la relation de dualité est réciproque.
Dresser les diagrammes de ces flèches de renvoi et définir leurs modes de composition n’est pas ici notre sujet. Et d’ailleurs je crois que je me suis bien trop attardé sur ce stade « élémentaire » de notre problème.
Retenons cependant cette esquisse de conclusion, suggérée par le cas « pur » et « réduit ». Qui maintient l’intégrité de la peau » prend soin de l’altérité du monde ; et qui voit se maintenir l’altérité du monde prend soin de l’intégrité de sa « peau ». Deux exigences « duales » et qui se renouent au même point de détermination. Cela veut dire que si élémentaire et apparemment pauvre que se manifeste le champ de présence, il se déploie comme procès de transmission, c’est-à-dire comme domaine déterminé de composition de flèches de renvoi signitifs. Le « présent » n’est plein que comme lieu de passage, comme « transmis », et appelle vers quelque transmission. Bien entendu, buts et sources de renvoi ne sont pas toujours déterminés et peuvent manquer l’un à l’autre. Même en ce cas, le présent n’est pas vide, mais suspendu quant à sa consistance, inquiétant, en manque de transmission.

Ainsi se dégage la matrice formelle », constitutive de tout champ de présence, quelle que soit la teneur de ce qui s’y présente et le degré de complexité des renvois qui s’y opèrent. Au site du corps le présent se constitue et persiste dans l’épaisseur d’une chair native et selon les écarts (spatio-temporels mais jamais « objectivés ») qui la manifestent. Sans cesse et conformément à la loi de dualité, cette épaisseur charnelle est associée, en son cœur même, à une nature déjà là – sa duale. Que dire alors du « présent » ? Sinon ceci, qu’il est essentiellement le présent d’un corps. Qu’il ne dure qu’au site de ce corps et selon le déploiement d’une naturalité autre que ce corps même et plus vieille que lui. De là sans doute la relation interne entre l’ici et l’ailleurs, la proximité et l’écart, qui se constituent et se maintiennent l’un par l’autre. En somme, le monde ne peut se montrer à l’endroit (depuis le site d’un corps propre) qu’en tant qu’il se constitue à l’envers (depuis la « chose » là-bas). Or la loi de dualité exige que la relation soit réciproque. L’« endroit » et l’« envers » se tiennent dans un « présent ». Leur façon de se tenir apporte au présent sa consistance et sa détermination. En ce sens, tout « présent » est l’héritage de la naturalité charnelle d’un corps, laquelle de loin, le détermine en lui désignant un site. Donc le « présent » ne peut se manifester que « désignant-désigné ». c’est la « circularité » constitutive dont nous parlions plus haut : la structure de boucle spatio-temporelle, « matrice » du phénomène de « transmission », et germe de sa nécessité. Ainsi, ce corps qui toujours nous accompagne peut rappeler à l’antiquité, éprouvée ici et maintenant, du monde et du temps, et cela dans naturalité native de sa stricte sphère d’appartenance, à laquelle notre « exercice » nous a contraint de nous tenir. Il reste que dans ce champ « réduit », aucune formation symbolique ne se dessine encore, puisque, par méthode nous en avons tranché la « présence » du corps de l’autre parlant. Et pourtant dans ce champ de « présence », pour ainsi dire barbare et inculte, et en quelque sorte pré-humain, se montre déjà l’urgence d’un présent transmis. Or tant qu’un corps demeure en sa chair propre, cette urgence se renouvelle et persiste. Pas plus qu’on n’échappe à sa peau, on ne peut échapper à la naturalité incarnée qui s’y désigne et, par conséquent, à l’ordre des boucles signitives (bien que non symboliques) qui la déploient, et qui portent la marque d’un irréductible réel qui « tient » chacun de nos corps ; mais cependant, bien que ne s’absentant jamais, ce « réel » reste essentiellement indéterminé, à titre d’« objet ».

3° J’ai déjà, je le crains, beaucoup trop parlé. Il me faut donc, sinon conclure mon discours, du moins y mettre fin. Je disais plus haut que « ce qui était entre nous en ce temps où nous lisions Aristote n’était rien d’autre que la réciprocité intra-historique de nos corps parlants ». Tu n’attends pas de moi, je l’espère, que je propose quelque « analyse » de la « réciprocité intra-historique des corps. Il y faudrait examiner le mode de constitution des boucles temporelles propres aux champs symboliques et les structures d’espace (abstrait) qui « recouvrent », sans l’effacer jamais, le domaine de co-présence et d’écart des corps eux-mêmes. Esquisser simplement une telle démarche exigerait beaucoup de temps et de réflexion. Permets-moi seulement une remarque. Si complexe et stratifiée que soit la structure de ces espaces symboliques, de recouvrement, jamais ne s’y abolit la co-naturalité du corps, jamais non plus n’y demeure inerte la « matrice formelle » que nous avons dégagée pour notre « modèle réduit ».

De là cette conséquence : ce que nous appelons « humanité » ne désigne jamais l’ensemble des habitants de la planète, mais bien le caractère d’homme qui se constitue dans la réciprocité des corps parlants, depuis leur site et leur voisinage. C’est dire que dans le cas des « espaces » symboliques aussi, la médiation d’un « champ de présence » s’exerce toujours selon la forme de relation duale dégagée plus haut. Ceux qui sont là pour nous au présent, porteurs de parole et de culture, dans une indéchirable réciprocité, ne pourront donc être identifiés comme vivant avec nous ce présent, que dans et par le jeu circulaire des flèches de renvoi symbolique, qui toujours se renouent au site des corps co-présents et donc au lieu où s’éprouve leur commune naturalité : et ainsi vivre au présent au plus près des autres, c’est toujours réveiller les corps des absents, et les recueillir dans le champ de cette commune naturalité. Mais comme la « naturalité originaire » des corps se constitue comme écart spatio-temporel, selon les formes de connexion des « flèches » de renvois signitifs, il nous faut encore ajouter ceci : vivre au présent au voisinage des corps parlants exige le réveil et l’accueil des corps des morts. Il le faut, sinon la « matrice formelle » qui nous livre notre « nature » primordiale devient inerte, et nous tous qui vivons ici maintenant, ne sommes plus que des fantômes de corps.
Donc persister dans la co-naturalité des corps vivants et parlants ne peut se soutenir que de cela même qui est nommé « transmission » et qui n’est autre chose que le réveil du corps des morts sans lequel, dans l’ordre symbolique du moins, le présent s’effondre dans une indifférence minérale.
C’est cette exigence que le « grec Aristote » nous proposait cette année, dont ta lettre me parle.

Réveiller le corps de ce mort pour vivre en son plein sens notre commun présent. Mais réveiller un corps mort, c’est toujours saisir ce qui avait été son monde. C’est pourquoi sans doute, selon le langage qu’en ce temps-là je pratiquais de préférence, je parlais depuis les mots grecs, des « champs praxiques » qui soutenaient leur usage.
Par là, le nommé « Aristote », ramené depuis notre présent, à ce temps que nous ne vivons plus, se trouvait désigné comme appartenant essentiellement au domaine de notre « co-naturalité », sinon quel sens aurait pu présenter cette exigence : ramener « mouvement » vers « kinésis » ? Aucun. Mais alors, répétons-le, la « matrice formelle » de la « transmission » ne pouvait demeurer inerte, sous peine de la perte de nos corps eux-mêmes. D’où cette conclusion un peu brutale : persister à rester vivant, c’est toujours réveiller le corps des morts.